At LeQsaR - Amar Ouali

At LeQsaR   -    Amar  Ouali

Patrimoine archéologique des Ath Leqser

Depêche de Kabylie N° 2118 du 16.05.2009 

Patrimoine archéologique et histoire dans la région d'At LeQsar

Le devoir de mémoire

"Le patrimoine a besoin qu'on s'occupe de lui. Il a traversé les siècles et il est l'émanation physique de notre mémoire. Si cette mémoire venait à disparaître, il ne faudrait s'en prendre qu'à nous-mêmes..."

Abderahmane Khelifa, historien et archéologue algérien

Le patrimoine archéologique et historique, important, d'Ahl El Ksar a été jusqu'à un passé récent méconnu. Cependant, une initiative embryonnaire de restauration de cet héritage commence à porter ses fruits. Pour que ce trésor considérable puisse être restauré, il est souhaitable d'impliquer les populations, notamment locales, qui sont son réservoir et son meilleur gardien. En effet, O  A , M  S , A  M , O S , tous natifs de la région, sont des pionniers et chercheurs passionnés de l'histoire de leur contrée, qui, laborieusement, ne cessent de mettre au jour cet héritage. Assurément, inscrits dans cette optique, ils réussissent un travail de restauration et de reconstitution de la mémoire collective de la région.

De... la genèse

Ahl El Ksar, commune mère, englobant avant le dernier découpage administratif la commune actuelle d'Ouled Rached, est appelée depuis jadis Achir (château en tamazight). Ses habitants seraient appelés pour cette raison les gens d'Achir, d'où aujourd'hui, l'appellation arabisée, Ahl El Ksar. Certains soutiennent, nous-dit-on, qu'à l'origine du côté de Aïn Begra, région de Ouled Rached, il y avait un château d'une dynastie inconnue des historiens ou du moins non rapportée par aucun manuscrit. On raconte aussi que des écritures se trouvent encore sur certains vestiges de ce château (Achir) à Aïn Begra. Mais on ignore encore le bâtisseur et encore moins l'ère et la dynastie auxquelles il appartient. A partir de là, on croit savoir que le nom de la région aurait été donné à ce château. Il est à signaler, dans le même sillage, plusieurs autres sites dans la région, dont seuls des vestiges subsistent encore mais sans pour autant pouvoir savoir davantage sur l'époque où ils ont été construits, voire par qui. A ce titre, on peut citer les vestiges se trouvant au sommet d'une montagne de plus de 900 mètres d'altitude à Taghzout. En effet, les habitants gardent encore l'appellation des lieux, Tadar d'Ighil Oumarou et pas loin de cet endroit des statuettes taillées sous la forme de têtes humaines. Ils sont donc des vestiges qui, sans doute, datent d'une époque très lointaine, mais laquelle ? On ne le sait pas. Tandis que d'autres soutiennent une autre version sur l'origine d'Ahl El Ksar, celle-là semble "vérifiée". Alors, dit-on, du côté de Kherrata, Béjaïa, à l'époque ottomane, au début du XVIe siècle, il y avait un notable kabyle qui avait une très belle fille, très convoitée, nommée "M'lawa". Un militaire de l'armée ottomane, présent sur ces lieux, épris probablement d'elle, ne cessait de demandait sa main. le père, attaché aux traditions, opposa un refus irréversible. En effet, lassé sans doute par une situation embarrassante, et pour parer à d'éventuels "scandales", le père se déplaça en compagnie de sa fille et de sa famille à une centaine de kilomètres plus loin, construit un château et s'y installa. Il paraît que c'est ce château là qui donna par la suite le nom à la localité de Leqsar, localité relevant de Béjaïa. Quelques années plus tard, le militaire turc avait fini par retrouver les traces de la dulcinée et se rendait de temps à autre dans la région. Un temps plus tard, après la mort du père qui ont lieu en ce château-là, les oncles de la fille, au nombre de trois, intervinrent et firent fuir M'lawa à des centaines de kilomètres vers le sud. L'attention des fugitifs, après un long périple, fut sûrement attirée par l'apparition de deux pics, d'environ 900 mètres d'altitude, visible de loins. C'est donc vers la colline Est qu'ils se dirigèrent et s'installèrent sur le versant sud puisque de nos jours, on parle encore d'une source d'eau et de ruines. Ainsi, donc, ces fugitifs, et pour s'identifier dans cette nouvelle contrée qu'ils viennent d'occuper, ont tenu à se faire appeler "Ath Leqsar" pour signifier aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils possédaient un "qasr" ailleurs et qu'ils l'avaient abandonné pour des contraintes. C'est pourquoi, le territoire d'Ath Leqsar commence de l'endroit où, jadis, M'lawa avait posé ses pieds. Un village, où ces pics, sont encore appelés M'lawa en mémoire à cette fille. Il fut un temps, les habitants d'Ath Leqsar faisaient "El qaâda" dans ces deux pics en immolant des bêtes. Ainsi, la robe traditionnelle de la région, unique dans la Kabylie, est confectionnée en noir et partiellement en rouge, en signe de deuil pour cette fille. Il convient de signaler enfin que le militaire othoman a fini encore une fois de retrouver l'abri de M'lawa. Il se rendait plusieurs fois en compagnie de ses soldats en suivant une route qui va de M'chedallah et aboutit à Ath Leqsar, cette route porte même aujourd'hui le nom de "Avrid U Turki", la route du turc. On relève aussi qu'une bonne partie des oliviers du désormais village de M'lawa sont les plus anciens dans la région et sûrement les premiers a être griffés.

Kanoun des Ath Leqsar

Dans un passé lointain, la région était composée de trois grands villages, Ath Rached Ouali, Ath Abdellah Ouali et Ath Ali Ouamar. Alors que, respectivement les deux premiers villages existent encore, le village d'Ath Ali Ouamer a complètement disparu, il n'y reste que quelques vestiges témoins d'un passé peu connu et on ignore les raisons de cette disparition. Comme toute structure sociale d'antan, les Ath Leqsar avaient leur propre "constitution". Ainsi, on peut lire, entre autres, dans l'article n°1 : Quiconque a volé une jument, ou un mulet, ou un bœuf, ou tout autre animal de service, paye, si le fait est constaté, dix douros d'amende... Aussi, dans l'article n°76 : Quiconque excite un trouble parmi les gens en propageant des calomnies et de mauvais propos, paye un douro d'amende, et en cas de récidive, est chassé du pays.

En somme, ces articles et lois bien qu'ils reflètent une superstructure d'un moment donné dans l'histoire de la région, nous renseignent sur l'organisation de la vie et des intérêts des populations.

Les Ath Leqsar et... l'Emir Abdelkader

En 1510, quand Béjaïa, la capitale du Royaume hammadite, fut tombée entre les mains des Espagnoles, elle se replia à la Qalaâ de Medjana sur un sommet inexpugnable dans les montagnes des Bibans. Elle fonda alors un nouveau royaume appelé royaume des Ath Abass. Cette dynastie, dans son émancipation, installa des villages satellites aux alentours de son royaume, et sentant aussi son pouvoir influent, elle allia à ses rangs les villages des rives sud de Djurdjura, des flans des bidans et aussi les Bobors dominant les vallées du Sahel et de la Soummam. Ath Leqsar, située aux confins nord-ouest des Bibans, était donc dans cette logique d'influence, des villages satellites, qui, à l'égale de cette dynastie, était indépendante  auxquels ses habitants ne payaient point de tribut. Par ailleurs, les habitants d'Ath Leqsar étaient marqués par des soulèvements et parfois d'immigrations forcées. En effet, la grotte d'El Ghar à Tihemziyine à longtemps servi d'abri pour les populations au moment des soulèvements contre l'occupant. Cette grotte, dit-on, longue de plusieurs kilomètres, continue, à nos jours, à nourrir le mystère puisque jamais explorée. Alors, les Ath Leqsar, pénétrés de cette tradition d'indépendance et de rébellion, entreront en dissension avec Bensallem, khalifa de l'Emir Abdelkader, qui voulut les astreindre sous sa dépendance en automne 1839. En effet, les Ath Leqser avaient reçu de ce khalifa trois lettres consécutives qui réclamaient ce l'Achour et la Zakat en retard, étaient demeurées sans réponse. A la troisième contenant des menaces énergiques, les gens d'Ath Leqsar font mandater un des leurs chargé de dire au khalifa seulement ces paroles : "Dir Aachra Oua Krass", c'est-à-dire ; "mets dix balles dans ton fusil et viens combattre". "L'insolence" de cette bavarde n'a pas laissé Bensallem indifférent. Celui-ci demanda du secours à l'Emir Abdelkader. Alors Bensalem était allé assiéger Ath Leqsar. On avait combattu, parlementé, puis on avait repris les armes ; les conditions du khalifa semblaient être trop dures. Enfin, dans un dernier engagement, Bensalem était parvenu à attirer les combattants d'Ath Leqsar hors de leurs postes retranchés. Après de rudes combats, Bensalem sortit vainqueur. Il était resté quinze jours sur les lieux, tant pour instituer des chefs que pour rançonner la malheureuse région. Comme il allait partir dans l'ivresse du succès, on vint tout à coup lui apprendre que le fils du roi des Français franchissait les Bibans à la tête d'une armée importante, et pénétrait son territoire. Cette colonne française où se trouvait en effet le prince royal, avait pour chef réel le Maréchal Valée, gouverneur général, exécutant alors la reconnaissance entre Constantine et Alger. Bensalem fait une prompte retraite, qui dégénérera bientôt en fuite. Car exaspérés de "sa rigueur" et le voyant "embarrassé", les gens d'Ath Leqsar s'insurgèrent aussitôt, le poursuivirent et "lui reprirent à peu près tout ce qu'il leur avait enlevé".

Les Ath Leqsar et…la révolte d'El Mokrani

Menée par Mohand Amokrane (El Mokrani) et cheik Mohand Ameziane Aheddad, chef de la zaouïa Errahmania à Seddouk, la révolte commença en mars 1871. Ath Laqsar faisait partie du contingent commandé par Boumezrag. Un groupe d'insurgés d'Ath Leqsar, sachant que le colonel Gouraud était en marche vers Aumale (Sour El Ghozlane) pour se ravitailler, vint razzier près d'El Esnam les troupeaux de Beni Meddour, Merkala et Oued El Berdi, nouvellement soumis. Le 15 juin, Boumezrag, à la tête d'une centaine de cavaliers et de fantassins d'Ath Leqsar, tomba sur Beni Amrane entre El Esnam et Aïn Hazem et leur enleva des centaines de moutons et une dizaine de bœufs et chevaux. Ayant appris la dernière razzia de Boumezrag, le colonel Gouraud qui, le 17 juin, était arrivé à Oued El Berdi allant vers Aumale, prit ses dispositions pour marcher le lendemain contre les rassemblements installés à Ath Leqsar. Il envoya un courrier au colonel Trumlet à Sidi Aïssa pour l'inviter à appuyer ce mouvement en faisant une démonstration vers Oued Khris. Le 18 juin au matin, le colonel Gouraud se mit en route, mais au lieu de prendre l'un des deux chemins tracés qui, de l'Oued Sahel, conduisent au groupe formé par les trois villages d'Ath Leqsar, il prit à travers les bois et suivit la crête dite Ighil Iguenni qui aboutit au col dominant le plateau sur lequel sont érigés les trois villages. Surpris par cette attaque survenant d'un côté qu'on croyait impraticable pour une colonne française, les gens d'Ath Leqsar prirent la fuite et firent filer leurs troupeaux. Ils arrivèrent alors trop tard pour défendre le col, qui fut occupé par les éclaireurs. Les positions dominant les villages de l'autre côté furent ensuite occupées par ces mêmes éclaireurs, après un engagement avec les fantassins d'Ath Leqsar. Quand le gros de la colonne arriva, les villages étaient déserts. Le colonel Gouraud les incendia et démolit la maison de Lamine Ben Amar, principal chef des insurgés. Entre-temps, le colonel Trumlet venu avec 600 cavaliers de Sidi Aïssa, à la rescousse de Gouraud, se trouva à Oued Khris nez à nez avec les forces d'El Mokrani, venues appuyer Ath Leqsar retranchés dans les bois. L'affrontement fut si violent que les Français ont subi une forte perte et furent obligés à battre en retraite.

De…l'époque coloniale

Les premières écoles ayant été érigées dans la région d'Ath Leqsar datent pour certaines depuis plus d'un siècle. En effet, on peut citer, l'école d'Ath Rached Ouali de langue française construite en 1902. Elle fut la première du genre dans la région toute entière. Les cours furent dispensés par un certain Zaâmoum, originaire d'Ighil Moula, qui n'est que le père de feu Ali Zaâmoum, un des chefs de la Wilaya III historique. Les deux écoles de  Tilioua qui dispensèrent des cours du Coran datent d'avant la Guerre de  Libération. L'école de langue arabe d'Ath Abdellah Ouali érigée en 1945, a été construite par les adeptes du courant des Oulémas, les habitants appelèrent les cours dispensés par cette école "Tabadissit". L'école de langue française d'Ath Rached Ouali créée en 1947, se voulait une ouverture sur la modernité et la laïcité. Aussi, d'autres écoles ont été construites pendant la Guerre de Libération dont les cours étaient assurés soit par des "volontaires" venant d'outre-mer, soit par des militaires français. Durant la Guerre de Libération, Ath Leqsar, faisant partie de la Wilaya III historique, a joué un rôle important en raison de sa position stratégique pour les insurgés et leur ravitaillement. Cependant, la concentration des forces françaises était forte dans cette zone : 6 camps militaires, 6 cités de regroupement et un centre de torture et un SAS. Le centre de torture de Tilioua, à 5 km du chef-lieu de la commune, était d'abord un poste des gardes forestiers qui fut construit à la fin du XIXe siècle pour l'exploitation du bois. A partir de 1956, ce poste a été transféré en garnison servant de siège du SAS et connut un agrandissement pour les besoins des militaires français. Ce camp a abrité le 7e Hussards et le 19e RCC, réputés pour leurs combats. Le fait le plus marquant pour l'armée française est qu'en 1958, des supplétifs indigènes ont fomenté une conspiration lors des distractions de la fête du 14 Juillet. En déjouant la surveillance ennemie, ils ont raflé armes et munitions pour aller rejoindre leurs frères insurgés. Cependant, ce centre de torture était célèbre pour avoir été fatal pour tous ceux qui y ont été incarcérés. Souvent, ils ont torturés à mort ou exécutés tout court. Des hommes comme des femmes, tous âges confondus, ont souffert le martyre. Les séquelles de certains ayant survécu à nos jours témoignent de l'atrocité du colonialisme. Malheureusement, ce site qui devrait être restauré en musée se trouve dans un état de délabrement très avancé.  Par ailleurs, l'engagement des habitants d'Ath Leqsar dans la lutte pour la libération furent marqué par, entre autres, des batailles comme celle de Talamine, où l'armée française a utilisé, selon des historiens, des bombes au napalm. Mais ses pertes totalisent 70 morts, une dizaine de blessés et deux avions abattus. Ainsi, la bataille d'Ighil Oumalou a vu l'armée coloniale peotre, plus de 20 soldats, une dizaine de blessés et un avion abattu. Aussi, la bataille de S'rour à Assif Lekhmiss où il a été tendu une embuscade à un convoi militaire français. Pris au dépourvu, les militaires français n'opposèrent aucune résistance et furent tous anéantis ; 22 soldats dont deux officiers.

Le devoir de mémoire

Il faut dire, enfin, que d'autres sites et vestiges sont encore méconnus. La seule volonté des uns ou des autres, digne soit-elle, devrait être accompagnée par un travail d'historiens et d'archéologues pour faire davantage la lumière sur l'Histoire de la région. Un patrimoine si précieux qui devrait être restaure et valorise par un travail soutenu par les autorités concernés.

 



19/06/2009
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